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La Fontaine
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Le Lion, le Loup et le Renard - Livre VIII - Fable 3

Le texte

Le lion est à la fois roi et vieillard. Il voudrait, en tant que roi, jouir du privilège d’échapper à la vieillesse et à la mort, c’est-à-dire à la condition humaine (comme le personnage d’Ionesco dans “Le roi se meurt”). La prudence à suivre avec les rois est marquée par la constatation : « Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus » (c’est-à-dire une erreur). Le renard le sait bien et c’est pourquoi il ne se présente pas. Le « coucher du Roi » semble bien une allusion directe à Louis XIV pour qui se tenait cette cérémonie quotidienne à laquelle n’assistait que de très grands seigneurs. Le caractère autoritaire du « Prince » apparaît bien quand, par une justice expéditive (« tout à l’heure » voulait dire en ce temps-là, « tout de suite »), il se propose d’« enfumer Renard dans sa demeure », dans son terrier (c’est bien la façon dont on s’attaque au renard), puis se ravise : « Qu’on le fasse venir » ; puis qu’il accepte sans sourciller que le loup soit écorché vif. Enfin, le fait que le « Monarque » ne fasse que se nourrir de ses sujets est bien marqué : il « soupa » du loup.
Le loup, la fable étant inspirée par “Le roman de Renard”, est une resucée d’Ysengrin, le loup stupide, qui y représentait la force unie à la bêtise, qui y était l’ennemi de Renard mais aussi son éternelle victime. Ici, on le voit faire sa cour pour profiter de l’absence du renard et, au lieu de s’en contenter, « dauber » (c’est-à-dire dénigrer) qui ça ? on ne l’apprend qu’après l’enjambement du vers 10 au vers 11 : « son camarade », mot choisi pour bien montrer sa trahison. Il en sera cruellement puni par le renard.
Le renard du “Roman de Renard” (où il était un goupil appelé Renard, nom qui est devenu celui de tous les goupils et c’est bien pourquoi La Fontaine, au vers 12, dit « Renard » et non « le Renard ») était l’universel trompeur, plein de ruse et d’ironie malicieuse, esprit cynique, sans scrupule, qui triomphait toujours par son intelligence. C’est bien ce qu’on retrouve ici : comme il sait qu’un « remède à la vieillesse » est impossible, mais qu’il faut craindre la colère d’un roi si on ne satisfait pas son désir (cela pourrait être lui qui prononce le jugement du vers 3), il se tient « clos et coi », renfermement et silence qui sont accentués par l’allitération en « k ». Seulement, quand le roi le fait chercher, il ne se dérobe point. Très habile, il s’est renseigné et conduit sa plaidoirie avec le ton et la rhétorique d’un avocat. Puis l’hypocrite allègue une activité religieuse (comment reprocher un pélerinage ?) et, comble d’habileté, non seulement prétend que ce pèlerinage avait pour but d’obtenir, pour la santé du roi, le double secours de la prière et des « experts et savants ». Le renard se donne l’air d’un très bienveillant sauveteur de la santé du roi quand, prétendant que l’idée ne vient pas de lui, mais de l’un de ces « experts et savants », il énonce le remède : « D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante » vision d’une cruauté saisissante, laquelle ne désigne encore pour victime aucun loup en particulier. Aussi faut-il pour parachever la vengeance que soit nommé avec précision ce courtisans si empressé qui ne pourra se dérober à ce sacrifice : « Messire Loup ». Et quel mot douillet, « robe de chambre » pour nommer cet horrible manteau qu’est la peau du loup. Le supplice est exécuté en un tour de main, comme en un tour de main le renard a failli être enfumé. Non en trois tours de main : « On écorche, on taille, on démembre », l’enjambement rejetant dans le vers suivant ce qui avait été « Messire Loup » et qui n’est plus que de la viande !
La dénonciation de l’absolutisme du lion-roi est telle qu’on pourrait s’attendre à ce que la moralité de la fable la souligne encore. Mais c’est nous qui, du fait de notre jouissance de la démocratie, réagirions ainsi. Pour La Fontaine, l’absolutisme royal va de soi. Il faut seulement ne pas favoriser son exercice en étant désunis devant lui. Au-delà des courtisans, ce sont tous les sujets, ce sont tous les humains qui sont concernés par ces conseils de ne pas se « détruire », de ne pas se « nuire ». Le dénigrement réciproque est condamné.
La Fontaine a donc commencé sa fable en conteur aimable, a fait vivre trois personnages qui sont des types d’une humanité éternelle, nous a fait sourire à la ruse du renard puis nous a fait cruellement saisis par la vision d’un supplice d’une cruauté sadique et a terminé en sage moraliste.


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