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Chapitre 4
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Chapitre 6
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Chapitre 8
Chapitre 9
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Chapitre 32
Zola

Thérèse Raquin - Chapitre 22


Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers
avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et,
par un étrange effet, depuis qu'ils se trouvaient ensemble, ils
frissonnaient davantage. Ils s'exaspéraient, ils irritaient leurs
nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur,
en échangeant une simple parole, un simple regard. A la moindre
conversation qui s'établissait entre eux, au moindre tête-à-tête
qu'ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient.

La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d'une façon bizarre
sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de
passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de
cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une
sorte d'équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme.
L'amant donnait de son sang, l'amante de ses nerfs, et ils vivaient
l'un dans l'autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le
mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire;
les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s'était trouvé
tout d'un coup jeté en plein éréthisme nerveux; sous l'influence
ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu
celui d'une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux
d'étudier les changements qui se produisent parfois dans certains
organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements,
qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à
tout l'individu.

Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme
prudent, la vie sanguine d'un fils de paysan. Il dormait, mangeait,
buvait en brute. A toute heure, dans tous les faits de l'existence
journalière, il respirait d'un souffle large et épais, content de lui,
un peu abêti par sa graisse. A peine, au fond de sa chair alourdie,
sentait-il parfois des chatouillements. C'étaient ces chatouillements
que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait
pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d'une
sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie
plus par le sang que par les nerfs, eut des sens moins grossiers. Une
existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut
brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette
existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses
joies, qu'il en fut d'abord comme affolé; il s'abandonna éperdument à
ces crises d'ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors
eut lieu en lui un étrange travail; les nerfs se développèrent,
l'emportèrent sur l'élément sanguin, et ce fait seul modifia sa
nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie
endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en
équilibre; ce fut là un moment de jouissance profonde d'existence
parfaite. Puis les nerfs dominèrent, et il tomba dans les angoisses
qui secouent les corps et les esprits détraqués.

C'est ainsi que Laurent s'était mis à trembler devant un coin d'ombre,
comme un enfant poltron. L'être frissonnant et hagard, le nouvel
individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti
éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les
circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre,
l'attente épouvantée de la volupté, l'avaient rendu comme fou, en
exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses
nerfs. Enfin l'insomnie était venue fatalement, apportant avec elle
l'hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie
intolérable, dans l'effroi éternel où il se débattait.

Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités
et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience
n'entrait pour rien dans ses terreurs, il n'avait pas le moindre
regret d'avoir tué Camille; lorsqu'il était calme, lorsque le spectre
ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s'il
avait pensé que son intérêt l'exigeât. Pendant le jour, il se raillait
de ses effrois, il se promettait d'être fort, il gourmandait Thérèse,
qu'il accusait de le troubler; selon lui, c'était Thérèse qui
frissonnait, c'était Thérèse seule qui amenait des scènes
épouvantables, le soir, dans la chambre. Et dès que la nuit tombait,
dès qu'il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à
sa peau, des effrois d'enfant le secouaient. Il subissait ainsi des
crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs,
qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de
sa victime. On eût dit les accès d'une effrayante maladie, d'une sorte
d'hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d'affection nerveuse était
réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se
convulsionnait, ses membres se raidissaient; on voyait que les nerfs
se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l'âme restait
absente. Le misérable n'éprouvait pas un repentir; la passion de
Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c'était tout.

Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes.
Mais, chez elle, la nature première n'avait fait que s'exalter outre
mesure. Depuis l'âge de dix ans, cette femme était troublée par des
désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans
l'air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il
s'amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient
éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle
ce qu'elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la
première étreinte d'amour, son tempérament sec et voluptueux s'était
développé avec une énergie sauvage; elle n'avait plus vécu que pour la
passion. S'abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient,
elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits
l'écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se
montrait plus femme que son nouveau mari; elle avait de vagues
remords, des regrets inavoués; il lui prenait des envies de se jeter à
genoux et d'implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en
lui jurant de l'apaiser par son repentir. Peut-être Laurent
s'apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu'une épouvante
commune les agitait, il s'en prenait à elle, il la traitait avec
brutalité.

Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le
jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le
jour des noces. La pensée de s'étendre côte à côte sur le lit leur
causait une sorte de répugnance effrayée. D'un accord tacite, ils
évitèrent de s'embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que
Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils
s'endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour
s'éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque
cauchemar. Au réveil, les membres raidis et brisés, le visage marbré
de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se
contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis
l'un de l'autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur
écoeurement et leur terreur.

Ils luttaient d'ailleurs contre le sommeil autant qu'ils pouvaient.
Ils s'asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille
riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y
avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils
tournaient la tête, ils s'imaginaient que Camille avait approché un
siège et qu'il occupait cet espace, se chauffant les pieds d'une façon
lugubrement goguenarde. Cette vision qu'ils avaient eue le soir des
noces revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et
railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se
tenait toujours là, les accablait d'une continuelle anxiété. Ils
n'osaient bouger, ils s'aveuglaient à regarder les flammes ardentes,
et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d'oeil craintif à côté
d'eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la
vision et lui donnaient des reflets rougeâtres.

Laurent finit par ne plus vouloir s'asseoir, sans avouer à Thérèse la
cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille,
comme elle le voyait; elle déclara à son tour que la chaleur lui
faisait mal, qu'elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle
poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que
son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il
ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la
pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre.

Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits
entières. Ils s'assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la
journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son
bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le
fait le plus étrange était encore l'attitude qu'ils gardaient
vis-à-vis l'un de l'autre. Ils ne prononçaient pas un mot d'amour, ils
feignaient d'avoir oublié le passé; ils semblaient s'accepter, se
tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs
souffrances communes. Tous les deux avaient l'espérance de cacher
leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à
l'étrangeté des nuits qu'ils passaient, et qui devaient les éclairer
mutuellement sur l'état véritable de leur être. Lorsqu'ils restaient
debout jusqu'au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit,
ils avaient l'air de croire que tous les nouveaux époux se
conduisaient ainsi, les premiers jours de leur mariage. C'était
l'hypocrisie maladroite de deux fous.

La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un
soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se
jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne
vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse
douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé
ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à
quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils
restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne
point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au
fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue;
alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout
au bord, il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre
de Camille.

Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et
qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de
leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair.
C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le
délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux; ils
touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau
verdâtre et dissous. Ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de
pourriture humaine; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une
acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde
compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse.
Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras;
mais il n'osait bouger, il se disait qu'il ne pouvait allonger la main
sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors
que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de
s'étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.

Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour
voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui
ordonnant de l'embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la
mort semblait s'être placée entre leurs bouches. Des nausées lui
venaient, Thérèse avait un frisson d'horreur, et Laurent, qui
entendait ses dents claquer, s'emportait contre elle.

--Pourquoi trembles-tu? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille?...
Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure.

Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons.
Quand une hallucination dressait devant l'un d'eux le masque blafard
du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur,
n'osant parler à l'autre de sa vision, par crainte de déterminer une
crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une
rage de désespoir, accusait Thérèse d'avoir peur de Camille, ce nom,
prononcé tout haut, amenait un redoublement d'angoisse. Le meurtrier
délirait.

--Oui, oui, balbutiait-il en s'adressant à la jeune femme, tu as peur
de Camille.... Je le vois bien, parbleu!... Tu es une sotte, tu n'as
pas deux sous de courage. Eh! dors tranquillement. Crois-tu que ton
premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché
avec toi....

Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer
les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec
plus de violence, en se déchirant lui-même:

--Il faudra que je te mène une nuit au cimetière....

Nous ouvrirons la bière de Camille et tu verras quel tas de
pourriture! Alors tu n'auras plus peur, peut-être.... Va, il ne sait
pas que nous l'avons jeté à l'eau.

Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées.

--Nous l'avons jeté à l'eau parce qu'il nous gênait, reprenait son
mari.... Nous l'y jetterions encore, n'est-ce pas?... Ne fais donc pas
l'enfant comme ça. Sois forte. C'est bête de troubler notre
bonheur.... Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous
trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous
avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de
notre amour, ce qui est un avantage.... Voyons, embrasse-moi.

La jeune femme l'embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi
frémissant qu'elle.

Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait
bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l'avait jeté à l'eau, et
voilà qu'il n'était pas assez mort, qu'il revenait toutes les nuits se
coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir
achevé l'assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs
tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse
n'était pas veuve, Laurent se trouvait être l'époux d'une femme qui
avait déjà pour mari un noyé.