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Alfred de Musset

LORENZACCIO - 1834 - ACTE CINQUIÈME


SCÈNE PREMIÈRE

_Au palais du duc._

_Entrent_ VALORI, SIRE MAURICE ET GUICCIARDINI.

_Une foule de courtisans circulent dans la salle et dans les
environs._


SIRE MAURICE.

Giomo n'est pas revenu encore de son message; cela devient de plus en
plus inquiétant.

GUICCIARDINI.

Le voilà qui entre dans la salle.

_Entre Giomo._

SIRE MAURICE.

Eh bien! qu'as-tu appris?

GIOMO.

Rien du tout.

_Il sort._

GUICCIARDINI.

Il ne veut pas répondre: le cardinal Cibo est enfermé dans le cabinet
du duc; c'est à lui seul que les nouvelles arrivent.

_Entre un autre messager._

Eh bien! le duc est-il retrouvé? sait-on ce qu'il est devenu?

LE MESSAGER.

Je ne sais pas.

_Il entre dans le cabinet._

VALORI.

Quel événement épouvantable, messieurs, que cette disparition! point
de nouvelles du duc! Ne disiez-vous pas, sire Maurice, que vous l'avez
vu hier soir? Il ne paraissait pas malade?

_Rentre Giomo._

GIOMO, _à sire Maurice_.

Je puis vous le dire à l'oreille, le duc est assassiné.

SIRE MAURICE.

Assassiné! par qui? où l'avez-vous trouvé?

GIOMO.

Où vous nous aviez dit:--dans la chambre de Lorenzo.

SIRE MAURICE.

Ah! sang du diable! Le cardinal le sait-il?

GIOMO.

Oui, Excellence.

SIRE MAURICE.

Que décide-t-il? qu'y a-t-il à faire? Déjà le peuple se porte en foule
vers le palais; toute cette hideuse affaire a transpiré; nous sommes
morts si elle se confirme; on nous massacrera.

_Des valets portant des tonneaux pleins de vin et de comestibles
passent dans le fond._

GUICCIARDINI.

Que signifie cela? va-t-on faire des distributions au peuple?

_Entre un seigneur de la cour._

LE SEIGNEUR.

Le duc est-il visible, messieurs? Voilà un cousin à moi, nouvellement
arrivé d'Allemagne, que je désire présenter à Son Altesse; soyez assez
bons pour le voir d'un oeil favorable.

GUICCIARDINI.

Répondez-lui, seigneur Valori; je ne sais que lui dire.

VALORI.

La salle se remplit à tout instant de ces complimenteurs du matin. Ils
attendent tranquillement qu'on les admette.

SIRE MAURICE, _à Giomo_.

On l'a enterré là?

GIOMO.

Ma foi, oui, dans la sacristie. Que voulez-vous! si le peuple
apprenait cette mort-là, elle pourrait en causer bien d'autres.
Lorsqu'il en sera temps, on lui fera des obsèques publiques. En
attendant, nous l'avons emporté dans un tapis.

VALORI.

Qu'allons-nous devenir?

PLUSIEURS SEIGNEURS, _s'approchant_.

Nous sera-t-il bientôt permis de présenter nos devoirs à Son Altesse?
qu'en pensez-vous, messieurs?

LE CARDINAL CIBO, _entrant_.

Oui, messieurs, vous pourrez entrer dans une heure ou deux; le duc a
passé la nuit à une mascarade, et il repose dans ce moment.

_Des valets suspendent des dominos aux croisées._

LES COURTISANS.

Retirons-nous; le duc est encore couché. Il a passé la nuit au bal.

_Les courtisans se retirent. Entrent les Huit._

NICCOLINI.

Eh bien! cardinal, qu'y a-t-il de décidé?

LE CARDINAL.

Primo avulso, non deficit alter
Aureus, et simili frondescit virga metallo.

_Il sort._

NICCOLINI.

Voilà qui est admirable! mais qu'y a-t-il de fait? Le duc est mort; il
faut en élire un autre, et cela le plus vite possible. Si nous n'avons
pas un duc ce soir ou demain, c'en est fait de nous. Le peuple est en
ce moment comme l'eau qui va bouillir.

VETTORI.

Je propose Octavien de Médicis.

CAPPONI.

Pourquoi? il n'est pas le premier par les droits du sang.

ACCIAIUOLI.

Si nous prenions le cardinal?

SIRE MAURICE.

Plaisantez-vous?

RUCCELLAI.

Pourquoi, en effet, ne prendriez-vous pas le cardinal, vous qui le
laissez, au mépris de toutes les lois, se déclarer seul juge de cette
affaire?

VETTORI.

C'est un homme capable de la bien diriger?

RUCCELLAI.

Qu'il se fasse donner l'ordre du pape.

VETTORI.

C'est ce qu'il a fait; le pape a envoyé l'autorisation par un courrier
que le cardinal a fait partir dans la nuit.

RUCCELLAI.

Vous voulez dire par un oiseau, sans doute; car un courrier commence
par prendre le temps d'aller, avant d'avoir celui de revenir. Nous
traite-t-on comme des enfants?

CANIGIANI, _s'approchant_.

Messieurs, si vous m'en croyez, voilà ce que nous ferons: nous élirons
duc de Florence mon fils naturel Julien.

RUCCELLAI.

Bravo! un enfant de cinq ans! N'a-t-il pas cinq ans, Canigiani?

GUICCIARDINI, _bas_.

Ne voyez-vous pas le personnage? c'est le cardinal qui lui met dans la
tête cette sotte proposition; Cibo serait régent et l'enfant mangerait
des gâteaux.

RUCCELLAI.

Cela est honteux; je sors de cette salle, si on y tient de pareils
discours.

_Entre_ CORSI.

Messieurs, le cardinal vient d'écrire à Côme de Médicis.

LES HUIT.

Sans nous consulter?

CORSI.

Le cardinal a écrit pareillement à Pise, à Arezzo et à Pistoie, aux
commandants militaires. Jacques de Médicis sera demain ici avec le
plus de monde possible; Alexandre Vitelli est déjà dans la forteresse
avec la garnison entière. Quant à Lorenzo, il est parti trois
courriers pour le joindre.

RUCCELLAI.

Qu'il se fasse duc tout de suite, votre cardinal; cela sera plus tôt
fait.

CORSI.

Il m'est ordonné de vous prier de mettre aux voix l'élection de Côme
de Médicis, sous le titre provisoire de gouverneur de la république
florentine.

GIOMO, _à des valets qui traversent la salle_.

Répandez du sable autour de la porte, et n'épargnez pas le vin plus
que le reste.

RUCCELLAI.

Pauvre peuple! quel badaud on fait de toi!

SIRE MAURICE.

Allons! messieurs, aux voix. Voici vos billets.

VETTORI.

Côme est en effet le premier en droit après Alexandre; c'est son plus
proche parent.

ACCIAIUOLI.

Quel homme est-ce? je le connais fort peu.

CORSI.

C'est le meilleur prince du monde.

GUICCIARDINI.

Hé! hé! pas tout à fait cela. Si vous disiez le plus diffus et le plus
poli des princes, ce serait plus vrai.

SIRE MAURICE.

Vos voix, seigneurs.

RUCCELLAI.

Je m'oppose à ce vote formellement, et au nom de tous les citoyens.

VETTORI.

Pourquoi?

RUCCELLAI.

Il ne faut plus à la république ni princes, ni ducs, ni seigneurs;
voici mon vote.

_Il montre son billet blanc._

VETTORI.

Votre voix n'est qu'une voix. Nous nous passerons de vous.

RUCCELLAI.

Adieu donc; je m'en lave les mains.

GUICCIARDINI, _courant après lui_.

Eh! mon Dieu! Palla, vous êtes trop violent.

RUCELLAI.

Laissez-moi; j'ai soixante-deux ans passés; ainsi vous ne pouvez pas
me faire grand mal désormais.

_Il sort._

NICCOLINI.

Vos voix, messieurs!

_Il déplie les billets jetés dans un bonnet._

Il y a unanimité. Le courrier est-il parti pour Trebbio?

CORSI.

Oui, Excellence. Côme sera ici dans la matinée de demain, à moins
qu'il ne refuse.

VETTORI.

Pourquoi refuserait-il?

NICCOLINI.

Ah! mon Dieu! s'il allait refuser, que deviendrions-nous? quinze
lieues à faire d'ici à Trebbio pour trouver Côme, et autant pour
revenir, ce serait une journée de perdue. Nous aurions dû choisir
quelqu'un qui fût plus près de nous.

VETTORI.

Que voulez-vous! notre vote est fait, et il est probable qu'il
acceptera. Tout cela est étourdissant.

_Ils sortent._


SCÈNE II

_A Venise._


PHILIPPE STROZZI, _dans son cabinet_.

J'en étais sûr.--Pierre est en correspondance avec le roi de France;
le voilà à la tête d'une espèce d'armée, et prêt à mettre le bourg à
feu et à sang. C'est donc là ce qu'aura fait ce pauvre nom de Strozzi,
qu'on a respecté si longtemps! il aura produit un rebelle et deux ou
trois massacres. O ma Louise! tu dors en paix sous le gazon; l'oubli
du monde entier est autour de toi, comme en toi, au fond de la triste
vallée où je t'ai laissée.

_On frappe à la porte._

Entrez.

_Entre Lorenzo._

LORENZO.

Philippe! je t'apporte le plus beau joyau de la couronne.

PHILIPPE.

Qu'est-ce que tu jettes là? une clef?

LORENZO.

Cette clef ouvre ma chambre, et dans ma chambre est Alexandre de
Médicis, mort de la main que voilà.

PHILIPPE.

Vraiment! vraiment! cela est incroyable.

LORENZO.

Crois-le si tu veux. Tu le sauras par d'autres que par moi.

PHILIPPE, _prenant la clef_.

Alexandre est mort, cela est-il possible?

LORENZO.

Que dirais-tu si les républicains t'offraient d'être duc à sa place?

PHILIPPE.

Je refuserais, mon ami.

LORENZO.

Vraiment! vraiment! cela est incroyable.

PHILIPPE.

Pourquoi? cela est tout simple pour moi.

LORENZO.

Comme pour moi de tuer Alexandre. Pourquoi ne veux-tu pas me croire?

PHILIPPE.

O notre nouveau Brutus! je te crois et je t'embrasse. La liberté est
donc sauvée! Oui, je te crois, tu es tel que tu me l'as dit. Donne-moi
ta main. Le duc est mort! ah! il n'y a pas de haine dans ma joie;
il n'y a que l'amour le plus pur, le plus sacré pour la patrie; j'en
prends Dieu à témoin.

LORENZO.

Allons! calme-toi; il n'y a rien de sauvé que moi, qui ai les reins
brisés par les chevaux de l'évêque de Marzi.

PHILIPPE.

N'as-tu pas averti nos amis? N'ont-ils pas l'épée à la main à l'heure
qu'il est?

LORENZO.

Je les ai avertis; j'ai frappé à toutes les portes républicaines
avec la constance d'un frère quêteur; je leur ai dit de frotter leurs
épées, qu'Alexandre serait mort quand ils s'éveilleraient. Je pense
qu'à l'heure qu'il est, ils se sont éveillés plus d'une fois, et
rendormis à l'avenant. Mais, en vérité, je ne pense pas autre chose.

PHILIPPE.

As-tu averti les Pazzi? l'as-tu dit à Corsini?

LORENZO.

A tout le monde; je l'aurais dit, je crois, à la lune, tant j'étais
sûr de n'être pas écouté.

PHILIPPE.

Comment l'entends-tu?

LORENZO.

J'entends qu'ils ont haussé les épaules, et qu'ils sont retournés à
leurs dîners, à leurs cornets et à leurs femmes.

PHILIPPE.

Tu ne leur as donc pas expliqué l'affaire?

LORENZO.

Que diantre voulez-vous que j'explique? croyez-vous que j'eusse une
heure à perdre avec chacun d'eux? Je leur ai dit: Préparez-vous; et
j'ai fait mon coup.

PHILIPPE.

Et tu crois que les Pazzi ne font rien? qu'en sais-tu? Tu n'as pas de
nouvelles depuis ton départ, et il y a plusieurs jours que tu es en
route.

LORENZO.

Je crois que les Pazzi font quelque chose; je crois qu'ils font des
armes dans leur antichambre, en buvant du vin du Midi de temps à
autre, quand ils ont le gosier sec.

PHILIPPE.

Tu soutiens ta gageure; ne m'as-tu pas voulu parier ce que tu me dis
là? Sois tranquille; j'ai meilleure espérance.

LORENZO.

Je suis tranquille, plus que je ne puis dire.

PHILIPPE.

Pourquoi n'es-tu pas sorti la tête du duc à la main? Le peuple
t'aurait suivi comme son sauveur et son chef.

LORENZO.

J'ai laissé le cerf aux chiens; qu'ils fassent eux-mêmes la curée.

PHILIPPE.

Tu aurais déifié les hommes, si tu ne les méprisais.

LORENZO.

Je ne les méprise point; je les connais. Je suis très persuadé qu'il y
en a très peu de très méchants, beaucoup de lâches, et un grand nombre
d'indifférents. Il y en a aussi de féroces, comme les habitants
de Pistoie, qui ont trouvé dans cette affaire une petite occasion
d'égorger tous leurs chanceliers en plein midi, au milieu des rues.
J'ai appris cela il n'y a pas une heure.

PHILIPPE.

Je suis plein de joie et d'espoir; le coeur me bat malgré moi.

LORENZO.

Tant mieux pour vous.

PHILIPPE.

Puisque tu n'en sais rien, pourquoi en parles-tu ainsi? Assurément
tous les hommes ne sont pas capables de grandes choses, mais tous sont
sensibles aux grandes choses: nies-tu l'histoire du monde entier? Il
faut sans doute une étincelle pour allumer une forêt; mais l'étincelle
peut sortir d'un caillou, et la forêt prend feu. C'est ainsi que
l'éclair d'une seule épée peut illuminer tout un siècle.

LORENZO.

Je ne nie pas l'histoire; mais je n'y étais pas.

PHILIPPE.

Laisse-moi t'appeler Brutus; si je suis un rêveur, laisse-moi ce
rêve-là. O mes amis, mes compatriotes! vous pouvez faire un beau lit
de mort au vieux Strozzi, si vous voulez!

LORENZO.

Pourquoi ouvrez-vous la fenêtre?

PHILIPPE.

Ne vois-tu pas un courrier qui arrive? Mon Brutus! mon grand Lorenzo!
la liberté est dans le ciel; je la sens, je la respire.

LORENZO.

Philippe! Philippe! point de cela; fermez votre fenêtre; toutes ces
paroles me font mal.

PHILIPPE.

Il me semble qu'il y a un attroupement dans la rue; un crieur lit une
proclamation. Holà, Jean! allez acheter le papier de ce crieur.

LORENZO.

O Dieu! ô Dieu!

PHILIPPE.

Tu deviens pâle comme un mort. Qu'as-tu donc?

LORENZO.

N'as-tu rien entendu?

_Entre un domestique, apportant la proclamation._

PHILIPPE.

Non; lis donc un peu ce papier, qu'on criait dans la rue.

LORENZO, _lisant_.

«A tout homme, noble ou roturier, qui tuera Lorenzo de Médicis,
traître à la patrie et assassin de son maître, en quelque lieu et de
quelque manière que ce soit, sur toute la surface de l'Italie, il est
promis par le conseil des Huit à Florence: 1º quatre mille florins
d'or sans aucune retenue; 2º une rente de cent florins d'or par an,
pour lui durant sa vie, et ses héritiers en ligne directe après sa
mort; 3º la permission d'exercer toutes les magistratures, de posséder
tous les bénéfices et privilèges de l'État, malgré sa naissance s'il
est roturier; 4º grâce perpétuelle pour toutes ses fautes, passées et
futures, ordinaires et extraordinaires.»

Signé de la main des Huit.

Eh bien! Philippe, vous ne vouliez pas croire tout à l'heure que
j'avais tué Alexandre! Vous voyez bien que je l'ai tué.

PHILIPPE.

Silence! quelqu'un monte l'escalier. Cache-toi dans cette chambre.

_Ils sortent._


SCÈNE III

_Florence.--Une rue._

_Entrent_ DEUX GENTILSHOMMES.


PREMIER GENTILHOMME.

N'est-ce pas le marquis de Cibo qui passe là? il me semble qu'il donne
le bras à sa femme.

_Le marquis et la marquise passent._

DEUXIÈME GENTILHOMME.

Il paraît que ce bon marquis n'est pas d'une nature vindicative. Qui
ne sait pas à Florence que sa femme a été la maîtresse du feu duc?

PREMIER GENTILHOMME.

Ils paraissent bien raccommodés. J'ai cru les voir se serrer la main.

DEUXIÈME GENTILHOMME.

La perle des maris, en vérité! Avaler ainsi une couleuvre aussi longue
que l'Arno, cela s'appelle avoir l'estomac bon.

PREMIER GENTILHOMME.

Je sais que cela fait parler,--cependant je ne te conseillerais pas
d'aller lui en parler à lui-même; il est de la première force à toutes
les armes, et les faiseurs de calembours craignent l'odeur de son
jardin.

DEUXIÈME GENTILHOMME.

Si c'est un original, il n'y a rien à dire.

_Ils sortent._


SCÈNE IV

_Une auberge._

_Entrent_ PIERRE STROZZI ET UN MESSAGER.


PIERRE.

Ce sont ses propres paroles?

LE MESSAGER.

Oui, Excellence; les paroles du roi lui-même.

PIERRE.

C'est bon.

_Le messager sort._

Le roi de France protégeant la liberté de l'Italie; c'est justement
comme un voleur protégeant contre un autre voleur une jolie femme en
voyage. Il la défend jusqu'à ce qu'il la viole. Quoi qu'il en soit,
une route s'ouvre devant moi, sur laquelle il y a plus de bons grains
que de poussière. Maudit soit ce Lorenzaccio, qui s'avise de devenir
quelque chose! Ma vengeance m'a glissé entre les doigts comme un
oiseau effarouché; je ne puis plus rien imaginer ici qui soit digne de
moi. Allons faire une attaque vigoureuse au bourg, et puis laissons
là ces femmelettes qui ne pensent qu'au nom de mon père, et qui me
toisent toute la journée pour chercher par où je lui ressemble. Je
suis né pour autre chose que pour faire un chef de bandits.

_Il sort._


SCÈNE V

_Une place.--Florence._

L'ORFÈVRE ET LE MARCHAND DE SOIE, _assis_.


LE MARCHAND.

Observez bien ce que je dis; faites attention à mes paroles. Le
feu duc Alexandre a été tué l'an 1536, qui est bien l'année où nous
sommes. Suivez-moi toujours. Il a donc été tué l'an 1536; voilà qui
est fait. Il avait vingt-six ans; remarquez-vous cela? mais ce n'est
encore rien. Il avait donc vingt-six ans; bon. Il est mort le 6 du
mois; ah! ah! saviez-vous ceci? n'est-ce pas justement le 6 qu'il est
mort? Écoutez maintenant. Il est mort à six heures de la nuit. Qu'en
pensez-vous, père Mondella? voilà de l'extraordinaire, ou je ne m'y
connais pas. Il est donc mort à six heures de la nuit. Paix! ne dites
rien encore. Il avait six blessures. Eh bien! cela vous frappe-t-il
à présent? Il avait six blessures, à six heures de la nuit, le 6 du
mois, à l'âge de vingt-six ans, l'an 1536. Maintenant, un seul mot: il
avait régné six ans.

L'ORFÈVRE.

Quel galimatias me faites-vous là, voisin!

LE MARCHAND.

Comment! comment! vous êtes donc absolument incapable de calculer?
vous ne voyez pas ce qui résulte de ces combinaisons surnaturelles que
j'ai l'honneur de vous expliquer?

L'ORFÈVRE.

Non, en vérité, je ne vois pas ce qui en résulte.

LE MARCHAND.

Vous ne le voyez pas? Est-ce possible, voisin, que vous ne le voyiez
pas?

L'ORFÈVRE.

Je ne vois pas qu'il en résulte la moindre des choses.--A quoi cela
peut-il nous être utile?

LE MARCHAND.

Il en résulte que six Six ont concouru à la mort d'Alexandre. Chut! ne
répétez pas ceci comme venant de moi. Vous savez que je passe pour un
homme sage et circonspect; ne me faites point de tort, au nom de tous
les saints! La chose est plus grave qu'on ne pense; je vous le dis
comme à un ami.

L'ORFÈVRE.

Allez vous promener; je suis un homme vieux, mais pas encore une
vieille femme. Le Côme arrive aujourd'hui, voilà ce qui résulte le
plus clairement de notre affaire; il nous est poussé un beau dévideur
de paroles dans votre nuit de six Six. Ah! mort de ma vie! cela ne
fait-il pas honte! Mes ouvriers, voisin, les derniers de mes ouvriers,
frappaient avec leurs instruments sur les tables, en voyant passer
les Huit, et ils leur criaient: «Si vous ne savez ni ne pouvez agir,
appelez-nous, qui agirons.»

LE MARCHAND.

Il n'y a pas que les vôtres qui aient crié; c'est un vacarme de
paroles dans la ville comme je n'en ai jamais entendu, même par
ouï-dire.

L'ORFÈVRE.

On demande les boules[F]; les uns courent après les soldats, les
autres après le vin qu'on distribue, ils s'en remplissent la bouche et
la cervelle, afin de perdre le peu de sens commun et de bonnes paroles
qui pourraient leur rester.

[Note F: On comprend qu'il s'agit ici d'élections. (Voir page
206.)]

LE MARCHAND.

Il y en a qui voulaient rétablir le conseil, et élire librement un
gonfalonier, comme jadis.

L'ORFÈVRE.

Il y en a qui voulaient, comme vous dites; mais il n'y en a pas qui
aient agi. Tout vieux que je suis, j'ai été au Marché-Neuf, moi,
et j'ai reçu dans la jambe un bon coup de hallebarde, parce que je
demandais les boules. Pas une âme n'est venue à mon secours. Les
étudiants seuls se sont montrés.

LE MARCHAND.

Je le crois bien. Savez-vous ce qu'on dit, voisin? On dit que le
provéditeur, Roberto Corsini, est allé hier soir à l'assemblée des
républicains, au palais Salviati.

L'ORFÈVRE.

Rien n'est plus vrai; il a offert de livrer la forteresse aux amis de
la liberté, avec les provisions, les clefs, et tout le reste.

LE MARCHAND.

Et il l'a fait, voisin? est-ce qu'il l'a fait? C'est une trahison de
haute justice.

L'ORFÈVRE.

Ah bien oui! on a braillé, bu du vin sucré, et cassé des carreaux;
mais la proposition de ce brave homme n'a seulement pas été écoutée.
Comme on n'osait pas faire ce qu'il voulait, on a dit qu'on doutait
de lui, et qu'on le soupçonnait de fausseté dans ses offres. Mille
millions de diables! que j'enrage! Tenez! voilà les courriers de
Trebbio qui arrivent; Côme n'est pas loin d'ici. Bonsoir, voisin, le
sang me démange! il faut que j'aille au palais.

_Il sort._

LE MARCHAND.

Attendez-donc, voisin; je vais avec vous.

_Il sort.--Entre un précepteur avec le petit Salviati, et un autre
avec le petit Strozzi._

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

_Sapientissime doctor_, comment se porte Votre Seigneurie? Le trésor
de votre précieuse santé est-il dans une assiette régulière, et votre
équilibre se maintient-il convenable par ces tempêtes où nous voilà?

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.

C'est chose grave, seigneur docteur, qu'une rencontre aussi érudite
et aussi fleurie que la vôtre, sur cette terre soucieuse et lézardée.
Souffrez que je presse cette main gigantesque, d'où sont sortis les
chefs-d'oeuvre de notre langue. Avouez-le, vous avez fait depuis peu
un sonnet.

LE PETIT SALVIATI.

Canaille de Strozzi que tu es!

LE PETIT STROZZI.

Ton père a été rossé, Salviati.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Ce pauvre ébat de notre muse serait-il allé jusqu'à vous, qui êtes
homme d'art si consciencieux, si large et si austère? Des yeux comme
les vôtres, qui remuent des horizons si dentelés, si phosphorescents,
auraient-ils consenti à s'occuper des fumées peut-être bizarres et
osées d'une imagination chatoyante?

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.

Oh! si vous aimez l'art, et si vous nous aimez, dites-nous, de grâce,
votre sonnet. La ville ne s'occupe que de votre sonnet.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Vous serez peut-être étonné que moi, qui ai commencé par chanter
la monarchie en quelque sorte, je semble cette fois chanter la
république.

LE PETIT SALVIATI.

Ne me donne pas de coups de pied, Strozzi.

LE PETIT STROZZI.

Tiens, chien de Salviati, en voilà encore deux.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Voici les vers:

Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre...

LE PETIT SALVIATI.

Faites donc finir ce gamin-là, monsieur; c'est un coupe-jarret. Tous
les Strozzi sont des coupe-jarrets.

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.

Allons! petit, tiens-toi tranquille.

LE PETIT STROZZI.

Tu y reviens en sournois! Tiens! canaille, porte cela à ton père,
et dis-lui qu'il le mette avec l'estafilade qu'il a reçue de Pierre
Strozzi, empoisonneur que tu es! Vous êtes tous des empoisonneurs.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Veux-tu te taire, polisson!

_Il le frappe._

LE PETIT STROZZI.

Aïe! aïe! il m'a frappé.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre,
Sous des soleils plus mûrs et des cieux plus vermeils.

LE PETIT STROZZI.

Aïe! aïe! il m'a écorché l'oreille.

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.

Vous avez frappé trop fort, mon ami.

_Le petit Strozzi rosse le petit Salviati._

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Eh bien! qu'est-ce à dire?

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.

Continuez, je vous en supplie.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Avec plaisir; mais ces enfants ne cessent pas de se battre.

_Les enfants sortent en se battant. Ils les suivent._


SCÈNE VI

_Florence.--Une rue._

_Entrent_ DES ÉTUDIANTS ET DES SOLDATS.


UN ÉTUDIANT.

Puisque les grands seigneurs n'ont que des langues, ayons des bras.
Holà! les boules! les boules! Citoyens de Florence, ne laissons pas
élire un duc sans voter.

UN SOLDAT.

Vous n'aurez pas les boules; retirez-vous.

L'ÉTUDIANT.

Citoyens, venez ici; on méconnaît vos droits, on insulte le peuple.

_Un grand tumulte._

LES SOLDATS.

Gare! retirez-vous.

UN AUTRE ÉTUDIANT.

Nous voulons mourir pour nos droits.

UN SOLDAT.

Meurs donc!

_Il le frappe._

L'ÉTUDIANT.

Venge-moi, Roberto, et console ma mère.

_Il meurt.--Les étudiants attaquent les soldats; ils sortent en se
battant._


SCÈNE VII

_Venise.--Le cabinet de Strozzi._

_Entrent_ PHILIPPE ET LORENZO, _tenant une lettre_.


LORENZO.

Voilà une lettre qui m'apprend que ma mère est morte. Venez donc faire
un tour de promenade, Philippe.

PHILIPPE.

Je vous en supplie, mon ami, ne tentez pas la destinée. Vous allez et
venez continuellement, comme si cette proclamation de mort n'existait
pas contre vous.

LORENZO.

Au moment où j'allais tuer Clément VII, ma tête a été mise à prix à
Rome; il est naturel qu'elle le soit dans toute l'Italie, aujourd'hui
que j'ai tué Alexandre; si je sortais de l'Italie, je serais bientôt
sonné à son de trompe dans toute l'Europe, et à ma mort, le bon Dieu
ne manquera pas de faire placarder ma condamnation éternelle dans tous
les carrefours de l'immensité.

PHILIPPE.

Votre gaieté est triste comme la nuit; vous n'êtes pas changé,
Lorenzo.

LORENZO.

Non, en vérité, je porte les mêmes habits, je marche toujours sur mes
jambes, et je bâille avec ma bouche; il n'y a de changé en moi qu'une
misère: c'est que je suis plus creux et plus vide qu'une statue de
fer-blanc.

PHILIPPE.

Partons ensemble; redevenez un homme; vous avez beaucoup fait, mais
vous êtes jeune.

LORENZO.

Je suis plus vieux que le bisaïeul de Saturne; je vous en prie, venez
faire un tour de promenade.

PHILIPPE.

Votre esprit se torture dans l'inaction; c'est là votre malheur. Vous
avez des travers, mon ami.

LORENZO.

J'en conviens; que les républicains n'aient rien fait à Florence,
c'est là un grand travers de ma part. Qu'une centaine de jeunes
étudiants, braves et déterminés, se soient fait massacrer en vain; que
Côme, un planteur de choux, ait été élu à l'unanimité, oh! je l'avoue,
je l'avoue, ce sont là des travers impardonnables, et qui me font le
plus grand tort.

PHILIPPE.

Ne raisonnons point sur un événement qui n'est pas achevé. L'important
est de sortir d'Italie; vous n'avez point encore fini sur la terre.

LORENZO.

J'étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement.

PHILIPPE.

N'avez-vous pas été heureux autrement que par ce meurtre? Quand
vous ne devriez faire désormais qu'un honnête homme, qu'un artiste,
pourquoi voudriez-vous mourir?

LORENZO.

Je ne puis que vous répéter mes propres paroles: Philippe, j'ai été
honnête. Peut-être le redeviendrais-je sans l'ennui qui me prend.
J'aime encore le vin et les femmes; c'est assez, il est vrai, pour
faire de moi un débauché, mais ce n'est pas assez pour me donner envie
de l'être. Sortons, je vous en prie.

PHILIPPE.

Tu te feras tuer dans toutes ces promenades.

LORENZO.

Cela m'amuse de les voir. La récompense est si grosse, qu'elle les
rend presque courageux. Hier, un grand gaillard à jambes nues
m'a suivi un gros quart d'heure au bord de l'eau, sans pouvoir se
déterminer à m'assommer. Le pauvre homme portait une espèce de couteau
long comme une broche; il le regardait d'un air si penaud qu'il me
faisait pitié; c'était peut-être un père de famille qui mourait de
faim.

PHILIPPE.

O Lorenzo, Lorenzo! ton coeur est très malade. C'était sans doute
un honnête homme: pourquoi attribuer à la lâcheté du peuple le respect
pour les malheureux?

LORENZO.

Attribuez cela à ce que vous voudrez. Je vais faire un tour au Rialto.

_Il sort._

PHILIPPE, _seul_.

Il faut que je le fasse suivre par quelqu'un de mes gens. Holà! Jean!
Pippo! holà!

_Entre un domestique._

Prenez une épée, vous et un autre de vos camarades, et tenez-vous à
une distance convenable du seigneur Lorenzo, de manière à pouvoir le
secourir si on l'attaque.

JEAN.

Oui, monseigneur.

_Entre Pippo._

PIPPO.

Monseigneur, Lorenzo est mort. Un homme était caché derrière la porte,
qui l'a frappé par derrière, comme il sortait.

PHILIPPE.

Courons vite; il n'est peut-être que blessé.

PIPPO.

Ne voyez-vous pas tout ce monde? le peuple s'est jeté sur lui. Dieu de
miséricorde! on le pousse dans la lagune.

PHILIPPE.

Quelle horreur! quelle horreur! Eh quoi! pas même un tombeau!

_Il sort._


SCÈNE VIII

_Florence.--La grande place; des tribunes publiques sont remplies de
monde._


DES GENS DU PEUPLE, _courant de tous côtés_.

Les boules! les boules! Il est duc, duc; les boules! il est duc.

LES SOLDATS.

Gare, canaille!

LE CARDINAL CIBO, _sur une estrade, à Côme de Médicis_.

Seigneur, vous êtes duc de Florence. Avant de recevoir de mes mains la
couronne que le pape et César m'ont chargé de vous confier, il m'est
ordonné de vous faire jurer quatre choses.

CÔME.

Lesquelles, cardinal?

LE CARDINAL.

Faire la justice sans restriction; ne jamais rien tenter contre
l'autorité de Charles-Quint; venger la mort d'Alexandre, et bien
traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels.

CÔME.

Comment faut-il que je prononce ce serment?

LE CARDINAL.

Sur l'Évangile.

_Il lui présente l'Évangile._

Je le jure à Dieu et à vous, cardinal. Maintenant, donnez-moi la main.

_Ils s'avancent vers le peuple. On entend Côme parler dans
l'éloignement._

CÔME.

«Très nobles et très puissants seigneurs,

«Le remercîment que je veux faire à Vos très illustres et très
gracieuses Seigneuries, pour le bienfait si haut que je leur dois,
n'est pas autre que l'engagement qui m'est bien doux, à moi si jeune
comme je suis, d'avoir toujours devant les yeux, en même temps que
la crainte de Dieu, l'honnêteté et la justice, et le dessein de
n'offenser personne, ni dans les biens ni dans l'honneur, et, quant
au gouvernement des affaires, de ne jamais m'écarter du conseil et du
jugement des très prudentes et très judicieuses Seigneuries auxquelles
je m'offre en tout, et recommande bien dévotement.»

Commentaire composé, étude ou lecture analytique
Lorenzaccio de Alfred de Musset